|
D'un bond sportif, le "la" s'envola de la flûte traversière. Il était vraiment trop mal mené par les musiciens en
bermuda qui, décidément, ne comprendraient jamais rien à Mozart.
Depuis des
leçons aussi catastrophiques que nombreuses, le maître s'épuisait en répétitions inutiles : le petit chéri de Madame ne
serait jamais un virtuose. Dès lors, le "la" décida-t-il de sauter par dessus bord et de partir à la recherche d'un
instrumentiste digne de lui.
Il s'élança
par la fenêtre ouverte sur le parc du château, se percha sur le vieux tilleul, ajusta sa croche pour tenir en équilibre et
tenta de s'orienter.
Le soleil
jouait dans les allées du jardin à travers les branches des arbres qui se dandinaient majestueux et frémissants sous la poussée
d'une brise printanière.
Sous un
banc de pierre "deux pigeons s'aimaient d'amour tendre" , le "la" se posa sur le siège, accompagna les
roucoulades du duo à plumes d'une débauche de notes extraites de la Flûte Enchantée et des Noces de Figaro, ensuite, discret,
s'envola vers d'autres cieux.
Dans la campagne,
un train se dépliait comme une longue chenille. A ses risques, le "la" - passager clandestin - s'agrippa au toit d'une
d'une voiture. Les petites gares, les jolis villages défilaient telle une procession vers un Eldorado hypothétique. Un coup de
frein intempestif stoppa brutalement le convoi, désarçonna le "la" qui fut projeté sur la barrière d'un passage à
niveau actionné par une garde appétissante. De sa maison minuscule, s'échappait une ballade nostalgique jouée sur un piano désaccordé.
Intrigué, le "la" se glissa sous la porte et entra
|

|
Une jeune fille, belle comme la
romance qu'elle tentait d'interpréter, pleurait sur le clavier. Emu, le "la" plongea dans l'instrument, d'un coup de
croche, rajusta les cordes récalcitrantes, et heureux du résultat, s'éclipsa afin de continuer son périple.
Se
rappelant Ulysse, il se dirigea vers le port tout poche. Un très vieux rafiot en partance crachait une fumée âcre par son énorme
cheminée, elle montait droit vers les légers nuages baladeurs, striés de vols de mouettes criardes.
Le
"la" s'élança sur le pont vermoulu, se prit la croche entre deux planches disjointes, et c'est tout nu qu'il se
cala entre les cordages pour attendre le départ du vieux bateau.
|
|
|
Lorsque la
sirène hurla son adieu, le rafiot s'ébranla en grinçant de toutes parts, avec à son bord, une cargaison de touristes béats.
Toujours obsédé par la recherche de son instrumentiste, le "la" s'engouffra dans un harmonica que des lèvres peintes
massacraient sur le pont. Hérissé, écoeuré par la musique discordante, il se jeta à l'eau. Il regagna le quai, et,
ragaillardi, emboîta le pas aux majorettes qui défilaient cuisses au vent sous les regards égrillards des messieurs.
Au village,
c'était la kermesse. La fanfare locale, à grands coups de couacs dus aux largesses de chaque bistro, emplissait l'air
d'une marche endiablée. Le "la" prit le trombone d'assaut, se replia derrière parmi les fausse notes et s'accorda une
sieste.
|
La musique
tonitruante du manège des chevaux de bois le réveilla, le trombone passant à la hauteur d'un cheval, le "la"
s'agrippa à une crinière et galopa vers l'aventure. Il avait l'agréable impression de faire le tour du monde, la grand-place
changeait d'aspect à chaque tours, les maisons semblaient jouer à saute mouton, des enfants hilares ou pleurnichards se
bousculaient aux arrêts. Le "la" montait et descendait au gré des chevaux de bois lui donnant l'illusion de quitter la
terre et d'y revenir au caprice du chanteur qui s'époumonait perdu dans une musique énervante. |
 |
Le soir
venu, le "la" d'endormit entre les pattes du gros chien qui, museau aplati montait la garde aux pieds d'une
roulotte. A l'aube, il reprit son odyssée. Il survola des campagnes riantes, des ruisseaux romantiques, des villages pittoresques,
des sombres forêts, des chemins inquiétants jonchés de petits hérissons écrasés. C'est alors qu'un Requiem pathétique vint
le hanter, et le souvenir de Mozart le rempli de poignants regrets.
Soudain,
fasciné par un prélude sublime, le "la" refit surface, au coin d'une rue, un monsieur âgé, très digne, tournait la
manivelle d'un vieil orgue de barbarie. Un sourire mystique sur les lèvres, les yeux mi-clos, l'artiste savourait sa musique.
Docile, le dépliant perforé se déroulait lentement. Un petit singe agitait avec insolence une escarcelle au nez des badauds.
Pris d'un
irrésistible désir, le "la" sauta sur le vieil orgue, s'intercala entre deux notes, poussa un profond soupir de
ravissement, il avait enfin trouvé son musicien.
 |
|