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Le père, moustache fine, yeux malicieux, museau racé, corps souple bien au chaud dans une fourrure lustrée, la mère, toute pareille en plus délicat, les trois fils et la fille, jolies reproductions miniaturisées des parents, formaient une famille de souris joyeuse et unie. Ensemble, ils avaient aménagé leur maison dans un coin du vieux magasin à marchandises du chemin de fer. Retranchée derrière une porte noueuse dressée contre le mur du fond du bureau, la maisonnette, à l'abri des regards indiscrets, offrait un confort raffiné à ses petits habitants. Elle était partagée en quatre : une salle de séjour et trois chambres, une pour les parents, une pour les fils, une pour la fille Souricette. Le tout construit avec des boîtes d'allumettes vides, extraites adroitement de la corbeille à papiers et jetées par le vieil employé qui fumait énormément. La table de la salle de séjour, les tabourets, les armoires de rangement, rien ne manquait. Seule, la cuisinière n'était pas en boîte d'allumettes, c'était une petite boîte à sardines retournée, astiquée après chaque repas et alimentée au coton.
Les trois
chambres coquettes étaient décorées de tentures déchiquetées dans les vieux drapeaux ayant servi aux manoeuvres des trains de
marchandises de la gare de Poinsurli. La chambre des parents était tendue de vert, celle des fils de rouge, celle de la fille de
jaune. Les lits superposés des garçons étaient construits avec des boîtes d'allumettes également ; on accédait au lit supérieur
par une minuscule échelle tressée de lacets de chaussures subtilement retirés des bottines du vieux chargeur en attente de la
retraite et qui avait fait don de ses bonnes godasses à son jeune successeur.
La maman
souris, cordon bleu diplômé, avait l'art d'accommoder les restes que charriait la petite famille. D'une ingéniosité stupéfiante,
Les Escampette, hardis, frondeurs, n'hésitaient pas à explorer les poches, les mallettes, les tiroirs ; ils couraient sans bruit
du bureau au guichet, exécutant un slalom adroit entre les nombreux colis encombrant le magasin. Tous les cheminots de la gare connaissaient l'existence de la famille souris, ils la laissaient vivre en paix sans chercher où elle nichait. C'était pour eux une jolie compagnie silencieuse en fourrure. Seul, le gros chat balourd du chef de gare venait traîner ses quatre pattes et plisser son nez gourmand dans le sillon des Escampette... tellement paresseux, tellement gras, tellement niais qu'il n'était pas dangereux, son nom à lui seul campait la bête, il s'appelait Gnangnan.
Un jour d'hiver, à l'heure où
on voudrait allumer les lampes, mais où on n'ose pas parce qu'il est
encore un peu tôt, les cheminots réunis autour de l'énorme poêle à charbon,
faisaient le bilan de leur journée avant, les uns de rentrer chez eux, les
autres de prendre leur service, les Escampette, profitant de la pénombre,
vinrent se chauffer entre les gros souliers des hommes. Bien repus après leur
souper, composé d'un menu de choix : saucisson, fromage, pomme reinette, ils
écoutaient, pour s'instruire, le débat que dirigeait l'ancien sur un ton pointu.
Les souris n'y comprenaient rien, car comme des
reptiles inquiétants, se glissaient des mots compliqués aux sonorités étranges : décentralisation, modernisation et mutation,
démocratie, environnement et pollution. Ces mots aux accents menaçants, effrayèrent les Escampette qui rentrèrent illico chez
eux pour plonger dans le dictionnaire des souris.
Après bien des recherches et des regroupements, ils réalisèrent avec
ahurissement qu'ils étaient menacés d'expropriation. Comme une tuile ne tombe jamais seule, Gnangnan se faufila sournoisement
dans le magasin par le carreau cassé du soupirail et vint renifler grossièrement sous leur porte. La maman souris souffla la
bougie, les enfants se turent assis sur leur tabouret, le papa, sans hésitation, empoigna un vieux porte-plume et se tint prêt
pour l'assaut, bien décidé à vendre chèrement leur fourrure. Mais le gros chat n'était pas courageux, flairant un
inexplicable danger, il fit volte-face et alla se rouler en boule sous le poêle. Bientôt, vulgairement, il ronfla.
L'alerte passée, les Escampette reprirent leur calme
et regardèrent la situation en face. Les larmes ne servaient à rien, ni les gémissements, ni la révolte, il fallait agir. Ils
n'attendraient pas qu'on les expulse, ils allaient chercher une autre maison avec dignité et sur-le-champ. Quand on vexait un
"Escampette", on en vexait six !
La famille souris empila les tabourets sur la table, éteignit le feu de la boîte
à sardines, plia les tentures, sépara les lits, démonta les étagères, rangea la lingerie et les victuailles dans les cartons,
puis le père sortit à la recherche du petit diable à roulettes qui véhiculait les colis. Par chance, il était dressé contre
le mur près de leur seuil.
Profitant de la discussion qui montait d'un ton
chaque fois que l'ancien donnait un grand coup de poing sur le bureau, le père Escampette roula le diable chez lui et la famille
procéda méthodiquement au chargement.
Alors, silencieusement, sans un regard ni un regret
sur le passé, les souris s'enfoncèrent dans le soir à la découverte d'un nouveau toit... Les rails à traverser, les fils à
éviter, les quais à escalader, eurent raison des nerfs de Souricette qui se mit à pleurer doucement. La maman la prit
tendrement par la patte et tous reprirent leur recherche dans le silence courageux des forts.
Soudain, ce fut une révélation, un vrai miracle : elle était là ! Superbe,
solide, clinquante de tout son acier, accueillante avec sa grosse cheminée : la
vieille locomotive à vapeur qui, calée sur ses lourdes roues, véritable pièce de
musée, objet de curiosité pour les amateurs de "rétro" attendait le flot des
touristes de l'été au bout du quai, derrière les butoirs
La famille Escampette monta
solennellement dans ses entrailles, heureuse d'avoir enfin trouvé une amie sûre,
elle emménagea dans le grand foyer.
Le papa referma la porte de l'intérieur et la
cadenassa ; seul, un tout petit orifice servirait de passage. Personne au monde ne saurait qu'à Poinsurli existait une
famille de souris aussi confortablement installée à l'abri du langage barbare des hommes et de l'avidité des chats.
Les Escampette déballèrent le tourne-disques et dansèrent
jusqu'au lever du jour.
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©YMathieux
Tubes : Sanne, contours LySa, créations Cloé